Mont Blanc
C'est Pierre qui appelle. Est-ce que ça me tente, le Mont Blanc ce week-end, en parapente depuis le sommet ? Je venais déjà de le faire cette année, pour le saut depuis le Pilier du Freney en face sud et je n’avais pas encore reçu ma voile de parapente de chez VrilWings. Mais j'étais libre, les copains étaient motivés, les conditions s'annonçaient bien et pierre me prêtait l’une de ses voiles. Pourquoi pas.
On est sept au départ : Aubin, Edgar, Pierre, Irénée, Clément, et le cousin de Pierre. On prend le dernier train du Nid d'Aigle et on monte au refuge non gardé du Goûter pour dormir quelques heures avant la suite.
Le refuge nous réserve une surprise. Il est plein à craquer. Et au milieu de tout ça, une cordée de deux qui débarque tard, sous-équipée, visiblement sans expérience de la haute montagne. Ils étaient équipées de casque de vélo et de longe de via-ferrata. Ils font une arrivée fracassante dans la nuit noire, développent un mal aigu des montagnes dans la nuit avec des nausées et vomissements. Tout le monde au refuge leur explique calmement que monter au sommet le lendemain dans cet état serait une mauvaise idée. Ils écoutent poliment et repartent quand même à l'aube. Je n'ai jamais eu de nouvelles d'eux. Mes amis du secours en montagne ne m'ont rapporté aucune intervention au Mont Blanc ce jour-là, donc je suppose que ça s'est bien terminé, mais ça reste le genre de situation qui laisse un goût amer, impossible de faire entendre raison à ces gens qui ont décidé que ça irait.
On part dans la nuit, les conditions sont excellentes. Tout en neige, pas de glace, peu de monde à cette heure-là en octobre. La voie normale est ce qu'elle est : longue, régulière, sans vrai passage technique. On avance bien.
À l'abri Vallot, Pierre, Clément et son cousin ne se sentent pas bien. L'altitude fait son effet. Pierre, qui vole en tandem, prend une décision sage : il attend que le jour se lève et décolle depuis Vallot plutôt que de continuer à monter. C'est exactement le bon choix. Pas de forcing, pas d'ego, on adapte le plan. Avec Edgar, Aubin et Irénée on forme deux cordées de deux et on continue vers le sommet.
On arrive au sommet du Mont Blanc au lever du soleil.
5 km/h de vent. La neige qui prend la lumière des premiers rayons. La vue qui s'étend dans tous les sens : les Alpes, les vallées encore dans l'ombre, la mer de nuages qui commence à se former côté italien vers le Dôme du Goûter.
Le sommet est un dôme de neige en pente progressive, c’est idéal pour décoller en parapente. Pas de plateforme aménagée, pas de moquette, juste la neige qui descend doucement dans la bonne direction. On étale les voiles, on gère les gants et le froid qui rend les gestes moins précis qu'en vallée, mais rien d'insurmontable. On a checké les conditions tout au long de la montée : elles étaient stables depuis un moment, pas de surprise à attendre. On décolle l'un après l'autre.
La pente s'éloigne progressivement sous les pieds. Je suis tellement content de ne pas avoir à redescendre à pied.
Cinquante minutes de vol.
Je survole la mer de nuages côté Dôme du Goûter, le soleil continue de se lever, tout est orange et blanc. Ce n'est pas un vol technique, c'est un vol de contemplation pure. Pendant le vol, je retire mes crampons. J'avais choisi de décoller avec.
On se pose à Passy vers 8h la où tout le monde était parti la veille et on retrouve les copains à l'atterrissage. Je remonte en stop sur Chamonix. J'arrive a la maison vers 8h45 et retrouve ma femme au petit-déjeuner.
On décide d’aller faire le marché ce matin-là. On se retrouve entre les étals, on prend un café, on déambule. Et derrière les toits de Chamonix, le Mont Blanc est là, bien visible, avec sa neige et sa lumière d'octobre.
J'y étais deux heures plus tôt.
C'est ça, l'image que je garde de cette journée. C'est le marché, le café, ma femme à côté de moi, et le Mont Blanc derrière nous comme si de rien n'était