Les Grandes Jorasses
Au départ, c'était simple. Monter, traverser, sauter, rentrer. Une journée. Un beau projet bien ficelé.
La traversée des Grandes Jorasses, c'est près de trois kilomètres d'arête culminant à 4208 mètres, sept sommets à plus de 4 000 mètres enchaînés les uns après les autres. Pour ce projet, cinq d'entre eux compteront pour Para4000, les deux autres seront l'objet d'une sortie à part. On avait initialement pensé à la face nord, l'éperon Walker, un des itinéraires les plus mythiques des Alpes. On a regardé les conditions, regardé ce qu'on avait dans les jambes, et on a été honnêtes : pas assez en forme pour ça, pas assez de marge. La traversée par l'arête, c'est déjà un bel objectif et ça permet de cocher plus de sommet aussi ! On choisit ça.
Pour cette sortie, Jamie et moi nous encordons avec Valentin Bury, un collègue qui voulait lui aussi réaliser cette course. Il emporte une voile monosurface, une VrilOne 14m2 de chez Vril-wings, pour descendre depuis le sommet en parapente. C'est un bon grimpeur, un alpiniste solide. Sa présence est un atout réel.
On prend le Skyway jusqu'au refuge Torino, 3 375 mètres. Le plan initial : monter, traverser l'arête dans la journée, arriver vers 19h au sommet de la Pointe Walker, sauter, rentrer. Propre, efficace, une journée.
Arrivé au refuge, on croise l’équipe de Killian Jornet qui le filme et le ravitaille pour son projet “Alpine connection”. Ce qui est sur, c’est qu’on mettra beaucoup plus de temps pour PARA4000 ! Puis, on re-check la météo.
Ce moment au refuge, je le revois bien. On est assis avec les téléphones, on compare les modèles, on recoupe les prévisions. La masse d'air est plus turbulente que prévu. Des cumulus lourds vont s'installer sur l'arête en cours d'après-midi, avec un risque d'orage. Le mot "petits orages" apparaît dans une prévision. En montagne, surtout quand on a prévu de sauter, il n'y a pas de petits orages. Il y a des orages.
On cherche. On creuse les données. Et on trouve une fenêtre météo : le surlendemain, vers 10h du matin, la masse d'air sera stable, le vent faible en altitude. Suffisant pour sauter, suffisant pour voler en parapente. Mais le surlendemain, ça veut dire une nuit de plus en montagne. Ça veut dire revoir tout le plan logistique, le matériel prévu pour une journée, les vivres, le reste.
On fait l'inventaire de ce qu'on a. Quelques achats au refuge pour compléter. Et on décide : on part sur deux jours, avec une nuit au bivouac Canzio, au pied de la Pointe Young.
On ne se bat pas, on ne tergiverse pas pendant des heures, on ajuste notre plan. Mais c'est exactement ce genre de décision qui fait la différence entre une belle sortie et une très mauvaise journée sous l’orage.
Le lendemain matin, vers 7h, on attaque la traversée des arêtes de Rochefort. On passe au pied de la Dent du Géant. Les conditions sur l'arête sont bonnes, vraiment bonnes et on évolue la plupart du temps sans corde, inutile de s'assurer sur un terrain qui ne le demande pas, ça ne ferait que nous ralentir. On remet la corde sur la portion mixte avant le Dôme de Rochefort, où on croise une autre cordée. Quelques rappels enchaînés, et on arrive au bivouac Canzio vers midi.
La cordée qu'on a dépassée arrive peu après. On leur propose un deal : Utiliser leur corde et la notre pour fixer les deux premières longueurs au-dessus du bivouac, ce qui nous fera gagner du temps et de l'énergie au départ de nuit. Ils acceptent et on se lance dans l’équipement de ces deux longueurs.
Dans la soirée, un petit orage passe sur l'arête. Du grésil, quelques éclairs au loin. On est au sec, au chaud. On est là où il faut être. Notre choix de la veille s'avère être le bon.
Départ à 1h du matin. On enchaîne les longueurs de la Pointe Young dans le noir, frontales allumées. Puis on remonte vers la Pointe Marguerite, on double quelques cordées qui avaient bivouaqué sur l'arête. Elles confirment avoir pris quelques averses dans la nuit. Rien de grave. On continue.
Le soleil se lève sur l'arête pendant qu'on enchaîne les Pointes Marguerite et Hélène. Sur la Pointe Croz, Valéry Rozov avait ouvert le premier saut en wingsuit en 2006. On passe, on continue vers la Pointe Whymper, dernier bastion rocheux avant le sommet principal. On remet les crampons pour la pente de neige finale. Et on touche le sommet des Grandes Jorasses.
Les conditions sont parfaites. Pas un souffle de vent. Valentin installe sa voile, on l'aide en la tenant pour qu'elle ne glisse pas sur la neige. Il se lance depuis la Pointe Walker à 4 208 mètres, et disparaît vers l'Italie, 3 000 mètres plus bas. On le regarde partir une seconde, puis on se retourne vers notre propre affaire.
Il existe deux exits depuis ce sommet au-dessus de la face nord. Le premier est plus accueillant, une petite plateforme en contrebas, mais une vire de 12 mètres traîne 60 mètres sous les pieds, ce qui oblige à sauter en static line pour s'en écarter. Le second est beaucoup plus difficile d'accès : deux rappels pour atteindre une plateforme étroite, mais la ligne est plus raide, plus propre. C'est celui-là qu'on choisit. Il me permettra de sauter à la main.
Les nuages remontent. On se presse, mais sans se précipiter. On démonte les piolets et on les ranges le long des jambes, on réparti le matériel dans ma sacoche ventrale et dans la wingsuit de Jamie puis on effectue les vérifications habituelles : extracteur plié, drisse passée, boucles de serrage, sangle de poitrine. On descend en rappel vers l'exit. La plateforme est si petite que Jamie doit attendre trente mètres au-dessus pour m'observer.
Je suis au bord. Face nord des Grandes Jorasses. L'extracteur dans la main, soigneusement plié. Je commence le décompte. 3, 2, 1, BASE. Je pousse sur les jambes, je jette l'extracteur. La voile s'ouvre. Je saisis les commandes et je me laisse glisser vers le col des Hirondelles, je le passe avec de la marge, puis je prends une ligne directe vers la vallée en passant à droite de l'Aiguille de Tronchey. Il y a juste assez de trouées dans les nuages sur mon itinéraire. J'espère qu'elles tiennent pour Jamie.
Dix minutes plus tard, je me pose à Planpincieux. Valentin arrive avec Sandra. On lève les yeux en attendant Jamie.
Ces quelques minutes semblent durer bien plus que ça. Et puis on voit apparaître une wingsuit vert et rose, un écureuil géant qui descend vers nous, ouvre son parachute avec de la marge, et vient se poser à côté.
Tout le monde est là. Tout le monde est entier.
Direction La Palud, et une pizza qu'on a largement méritée !