Le Mont Blanc du Tacul
Certains projets s'imposent dès le départ. Quand j'ai lancé Para4000, j'avais déjà identifié cette combinaison : la goulotte Bodin-Afanassief sur l'aiguille de Saussure, suivie d'un saut en BASE jump depuis son sommet. Une voie magnifique, un exit qui existe, des conditions à réunir. Il fallait juste attendre le bon moment.
Le 31 octobre 2024, les conditions sont là. Je pars avec Rémy Vaternel.
Le plan initial est ambitieux. Jour 1 : monter au sommet du Mont Blanc du Tacul depuis l'Aiguille du Midi, redescendre en parapente jusqu'à l'abri Simond. Jour 2 : grimper la Bodin-Afanassief, rejoindre le sommet de l'Aiguille de Saussure, sauter. Deux jours bien chargés, deux beaux projets enchaînés.
Sauf que le premier jour, le vent est trop fort. Pas inenvisageable pour grimper, mais rédhibitoire pour voler. On fait donc le Tacul pour cocher le sommet, on profite du grand ciel bleu d'automne, et on redescend à pied avec nos parapentes sur le dos qui ne serviront pas aujourd'hui. Ce n'est pas une déception, le gros morceau c’est le lendemain.
Jour 2. Zéro vent. Ciel parfait.
Pour atteindre le pied de la goulotte, il faut d'abord traverser la face nord du Mont Blanc du Tacul par un itinéraire peu fréquenté, puis redescendre jusqu'au bas du pilier. On est seuls, complètement seuls. En automne, sur ce genre de terrain, c'est la règle plutôt que l'exception.
Pendant la descente vers le pied de la voie, je suis en second, je fais l’itinéraire dans une zone crevassée. Je sens un pont de neige sous mes pieds, je vois les signes. Je franchis à genoux pour étaler la pression sur le pont de neige tout en demandant à Remy d’assurer ma chute si ca cède. Rémy, derrière moi, suit le même chemin. Mais le pont a déjà été fragilisé par mon passage. Il cède sous lui.
La corde se tend d'un coup. Je me cale, je tiens. Rémy chute dans la crevasse mais s'en sort seul, facilement car la chute n'est pas profonde et il a les bons réflexes. On reprend nos esprits quelques minutes, on vérifie que tout va bien, et on repart vers le bas de la voie. Ce genre d'incident, en montagne, se digère vite quand tout le monde est entier.
La goulotte Bodin-Afanassief s'ouvre devant nous. TD-, mixte neige et glace, une magnifique goulotte sauvage du massif. On ne la connaît ni l'un ni l'autre, c'est une découverte totale pour tous les deux, ce que j'aime particulièrement.
Les conditions sont superbes. La neige et la glace sont là où elles doivent être, les protections passent bien, la voie est un régal. C'est le mot qui me vient spontanément : un régal. Ces journées où tout est réuni, la voie, la lumière d'automne, le silence, les conditions, elles ne sont pas si fréquentes.
La surprise de la journée se cache à la sortie de la goulotte. Pour quitter la voie et rejoindre le bas du pilier, il faut improviser sur une espèce de traversée raide en neige sucre. On n'a pas de relai tout fait alors on en construit un de toutes pièces, qu'on abandonne sur place, pour effectuer un rappel en traversée.
On arrive au sommet de l'Aiguille de Saussure fatigués mais sereins. En dessous de nous, une centaine de mètres de vide. L'exit est une petite plateforme d'une quarantaine de centimètres, confortable pour ce type de saut. Le saut avait déjà été ouvert en juin 2023 par Vincent Cotte, Eric Jamet et Antoine Pécher. Le vent est absent. Les conditions sont exactement celles qu'on attendait depuis la veille.
On s'équipe posément. Rémy saute en PCA. Sa voile se déploie proprement. Je prépare ma static line, dernier check, et je m'élance à mon tour.
La voile s'ouvre bien. Je me retrouve dans le vide, au-dessus du glacier des Bossons, avec l'ensemble de la vallée de Chamonix qui s'étire devant moi. Je prends le temps d'aller m'approcher des séracs. De près, depuis les airs, c'est une architecture absurde et magnifique. Des blocs de glace de plusieurs dizaines de mètres suspendus sur une pente, sculptés par le mouvement lent du glacier. On passe sa vie à les regarder d'en bas ou de loin. Là, je les vois presque à hauteur.
Puis je reprends la ligne de vol vers la vallée, cinq minutes de vol qui se terminent dans les champs aux Bossons.
Deux jours plus tard je suis dans l’avion pour partir en vacances à Bali, changement d’ambiance garanti !