Mont Maudit

Fin janvier 2025, une avalanche m'emporte. Fracture du tibia, trois fractures du bassin. Durant les semaines qui suivent le programme est plutôt simple : le lit, les examens, la rééducation, les béquilles, et cette sensation particulière d'être à l'arrêt quand on a passé sa vie à bouger. Je ne vais pas m'étendre là-dessus. Ce qui compte, c'est ce qui vient après.

En juin 2025, je retourne en haute montagne pour la première fois depuis l'accident. Avec Jamie. Objectif : le Mont Maudit par la voie des 3 Monts (ou plutôt des 2 monts du coup), puis la Pointe Durier pour un saut en BASE jump. La Pointe Durier, c'est un exit iconique de la vallée, pendant un moment, c'était le plus long saut en wingsuit du monde. Un projet que j'avais dans la tête depuis longtemps.

Je ne suis pas à 100 % physiquement. On le sait tous les deux et on le prend en compte dès le départ.

On part de l'Aiguille du Midi avec tout le matériel bivouac, parachutes, et le reste du matos pour grimper. On dort au col du Midi. Ce genre de nuit en altitude, dans le sac de couchage avec la montagne tout autour, c'est une des choses qui m'avaient manqué. On est là, on est au bon endroit, au bon moment, avec les bonnes personnes.

Le lendemain, on attaque la montée vers le Mont Maudit par la voie normale, celle des 3 Monts. Les conditions sont superbes, presque tout en neige, pas de glace, un seul piolet suffit. La montée est fluide, sans passage technique. On a mis cinq heures environ pour atteindre le sommet. Il n'y a personne dans la voie, même si comme toujours à Chamonix, le monde n'est jamais très loin.

Malgré les mois d'arrêt, malgré la jambe qui n'est pas encore tout à fait celle d'avant, ça tourne. C'est une satisfaction discrète mais réelle, le genre qu'on ne partage pas forcément à voix haute. Arrivé au sommet, les émotions montent et je lâche quelques larmes de joie.

C'est au retour du sommet, au col entre le Tacul et le Maudit, que tout se décide.

Ce col est un point de passage obligé dans les deux sens : à l'aller pour monter, au retour pour basculer ensuite vers la Pointe Durier. On s'y arrête. On pose les sacs et on regarde le vent.

Le vent est trop fort. Pas violent, pas dangereux pour être là, mais trop fort pour sauter en static line. On le sait avant même d'en parler vraiment. Avec Jamie, les décisions se prennent comme ça, on expose chacun ce qu'on voit, ce qu'on ressent, et on met tout dans la balance sans qu'il y ait de pression dans un sens ou dans l'autre. Si l'un des deux ne le sent pas, on n’y va pas. Les deux. Même si l'autre le sent. C'est une règle non écrite qu'on applique depuis le début et qui n'a jamais failli.

Ce jour-là, ma jambe entre aussi dans l'équation. Si on allait jusqu'à la Pointe Durier, qu'on n'y sautait pas, qu'on faisait demi-tour et qu'on rentrait tout à pied (avec le matériel de bivouac sur le dos et une jambe qui n'est pas encore à 100 %) ça aurait été un calvaire inutile. On n'est pas là pour souffrir bêtement. On est là pour prendre les bonnes décisions et surtout pour prendre du plaisir !

On décide de ne pas y aller. Ensemble, sans hésitation prolongée, sans frustration.

C'est Jamie qui lance l'idée, ou peut-être moi, je ne sais plus exactement. Quelques semaines plus tôt, on avait déjà tenté l'expérience au col des Frettes vers Annecy. Il y avait trop de vent pour sauter, alors on avait étalé nos voiles de BASE et décollé comme avec des parapentes. Ça avait plutôt bien marché. Les conditions ici sont sensiblement les mêmes, la pente identique. Alors on décide de se lancer.

L'épaule du Tacul, c'est un plat en neige convexe qui devient progressivement de plus en plus raide et qui plonge dans la face nord. C’est exactement ce qu'il faut pour gonfler une voile et prendre de la vitesse sans brutalité. On étale nos parachutes dans la neige. Il y a assez de vent pour tenir les voiles au-dessus de la tête sans forcer, ce qui rend le décollage confortable, presque naturel. L'expérience en parapente compte ici.

Piloter une voile de BASE comme un parapente, c'est légèrement différent dans les mains. Sur un parapente on tire les A pour écoper, là il faut plutôt freiner pour que la voile prenne le vent correctement. Et la finesse est sans commune mesure : autour de 2,5 contre 6 ou 7 pour nos parapentes de montagne. Mais une fois en l'air, ca reste une voile.

On vole trois minutes environ. Trois minutes au-dessus du massif du Mont Blanc, avec les séracs du Tacul juste là, la vallée de Chamonix qui s'ouvre en dessous, et cette sensation de ne pas avoir prévu ça en se levant le matin.

On se pose au Bois du Bouchet à Chamonix, de justesse en finesse, aidé par le vent d’ouest qui nous a fait faire demi-tour une heure plus tôt.

Je n'avais pas anticipé de décoller aujourd'hui. Je pensais sauter. Mais on avait prévu, comme toujours, que si le saut ne se faisait pas on pouvait redescendre à pied, on avait la marge horaire et météo était là, le plan B existait. C'est ce qui permet d'inventer un plan C sans paniquer.

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Le Mont Blanc du Tacul