Le Dome du Gouter

Le 24 avril 2026, on décolle du col du Midi avec les skis aux pieds.

Ce n'est pas la partie la plus spectaculaire de la journée, et pourtant, c'est déjà quelque chose. Partir en parapente à cet endroit la, ça demande de gérer le décollage avant de se retrouver dans la zone de séracs qui borde le col en contrebas. Cette année, la pente se raidit progressivement de façon idéale. On prend de la vitesse, la voile monte, on décolle proprement. Le vol qui suit est court, balistique, presque utilitaire. Une ligne droite vers les Grands Mulets, 1 200 mètres plus bas. On s'épargne la montée à pied ou en ski de rando, on gagne du temps, on préserve les jambes pour ce qui vient.

On se pose presque à côté du refuge, à côté de plusieurs autres voiles qui ont fait la même chose ce matin, avec des objectifs différents.

Depuis les Grands Mulets, on mets les peaux de phoque et on attaque la montée. 1 200 mètres de dénivelé positif jusqu'au Dôme du Goûter, en passant par le Grand Plateau. On avait planifié trois heures et on met deux heures cinquante-neuf. Ce genre de précision-là, sur une journée comme celle-ci, ça fait sourire.

Il y a du monde sur la voie. Une trentaine de personnes en tout, réparties sur les itinéraires classique du Mont Blanc. Les conditions de neige sont bonnes, printanières, la neige transformée porte bien les skis. Le Grand Plateau est baigné de soleil, coupé du vent. On y est bien, trop bien presque, parce qu'on sait que le sommet du Dôme sera différent.

La fin de la montée est piégeuse. Le Dôme du Goûter est convexe, et ça joue avec le mental : on croit apercevoir le sommet, on arrive sur la bosse, et une autre se révèle derrière. Puis encore une. C'est interminable. On finit par y être. Environ 10km/h de vent, comme annoncé, et un froid qui surprend après la douceur du Grand Plateau.

La descente depuis le Dôme jusqu'au Grand Plateau est une des meilleures choses de la journée. Neige de printemps, moquette, les skis accrochent parfaitement. C'est fluide, rapide, généreux. Ces conditions-là, en haute montagne en avril, c'est ce qu'on espère et qu'on n'obtient pas toujours.

Au Grand Plateau, on s'engage dans les corridors : une pente raide mais skiable, qu'on remonte en peaux pour accéder au sérac qui surplombe la Combe Maudite. C'est ici que la journée bascule vers ce pour quoi elle a été construite depuis le départ.

Le sérac, on l'a repéré pendant la montée, avant d'atteindre le Grand Plateau. C'est une étape importante, et elle s'est avérée décisive : le premier exit que j'avais identifié de loin n'était pas praticable vu de près. Heureusement, un deuxième exit avait été identifié et on trouve un autre point de départ, quelques mètres au-dessus, suffisamment haut pour avoir de l'élan mais dans une zone qu'on peut lire correctement. Le sérac fait environ quatre-vingts mètres.

On s'équipe vite. On est dans une zone de crevasses, on est désencordés, ce n'est pas l'endroit où on veut s'attarder. Chaque geste est fait dans l'ordre, sans précipitation, mais sans traîner non plus.

Sauter en ski-BASE, c'est différent d'un saut classique. La vitesse horizontale est beaucoup plus importante, on s'éloigne donc rapidement de la paroi, ce qui est une bonne chose. Mais les skis sont là, deux grandes lames qui peuvent déséquilibrer avant l'ouverture, couper les suspentes, ou se prendre dans la voile. C'est une variable de plus à gérer, et elle demande d'avoir travaillé le geste. Cette année, je me suis entraîné spécifiquement au ski-BASE, fait quelques répétitions et j'ai ouvert des sauts dans cette configuration pour apprendre à lire un exit à vue sans regarder le vide en avance, en évaluant la ligne au moment de s'élancer.

Le paysage au moment du saut est exceptionnel. Un sérac, ça n'a rien d'une falaise classique — c'est de la glace, du blanc, du volume, et tout autour le massif du Mont Blanc dans sa version la plus brute. J'attrape mes commandes, et pilote ma voile jusqu'au refuge des Grands Mulets.

L'atterrissage avec les skis est très facile, mais ma voile est moins performante que celle de Jamie et je dois me rabattre sur un posé de secours, petit, technique et en pente.

On remballe les parachutes. On sort les voiles de parapente et on prépare le dernier décollage.

On est fatigués, autant physiquement que mentalement. La journée a été longue et dense. Mais il reste assez de ressource pour piloter correctement jusqu’en bas. On le sait tous les deux, on l'évalue ensemble, et on décolle.

Le vol depuis les Grands Mulets jusqu'aux Bossons est le dernier morceau d'une journée qui en comptait cinq. Parapente, ski de rando, Descente à ski, ski-BASE et enfin parapente. Dans cet ordre. Avec le matériel pour tout faire dans le sac.

Quelle journée !

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