L’Aiguille verte

Ce matin à 9h j'étais à Chamonix, les pieds sur terre et un café devant moi. Il y a trois heures j'étais à 4 122 mètres, sous ma voile, avec l'ombre de l'Aiguille Verte qui se dessinait encore sur la vallée.

Tout ça s'est décidé à la dernière minute. Pierre et son cousin Clément m'ont appelé sur un créneau météo qui s'est ouvert cette semaine. La fenêtre était courte et bonne : on prend.

Le plan de départ était élégant : décoller de l'Aiguille du Midi en parapente pour atterrir directement au refuge du Couvercle, s'épargner 1900 mètres de dénivelé positif. On vérifie la balise de vent au sommet de l'Aiguille. Trop fort pour nous. On range cette idée et on décide de monter à pied.

Sauf que le Montenvers est fermé. Ce qui voulait dire 900 mètres de dénivelé supplémentaire depuis Chamonix, à pied, avec le matériel. Je suis parti à 16h depuis la ville. On était au refuge à 20h15.

On a mangé, posé les sacs et on s'est couchés vers 22h. Réveil à minuit pour le départ. Ce genre de nuit ne mérite pas vraiment le nom de nuit, c'est juste une pause entre deux efforts.

On utilise des snowplaks pour progresser dans la neige depuis le refuge. Ce sont des sortes de raquettes légères en plastique que l'on fixe sur les crampons d'alpinisme. Moins performantes que de vraies raquettes, mais beaucoup plus légères dans le sac. On monte 800 mètres en direction du couloir et de la rimaye.

Le couloir Whymper, c'est AD+. Pas une voie très technique, mais longue et orientée plein sud, ce qui nous impose de partir tôt pour avoir la marge de redescendre à pied si nous en pouvons pas décoller. En effet, l’objectif est de descendre avant que le soleil ne commence à réchauffer la neige et à faire tomber les pierres. Nous prévoyons toujours une solution alternative en cas d’imprévu.

Le couloir secondaire qui permet d'accéder au principal était plus sec qu'à l'ordinaire. Plus de rocher et de glace que prévu, moins de neige pour progresser efficacement. On a dû tirer des petites longueurs, et surtout attendre. Six cordées dans le même entonnoir, impossible de grimper en même temps. On a pris notre mal en patience et on a doublé quelques cordées dès que la place s'est libérée pour rejoindre le couloir principal.

Dans le couloir principal, on a tous les trois pris une décision : retirer la corde et progresser en solo. On est tous chefs de cordée, le terrain le permettait, et la corde dans ce genre de couloir apporte parfois un faux sentiment de sécurité. De toute façon, avec ou sans la corde, la chute est absolument à proscrire.

La neige était tassée, on s'enfonçait juste ce qu'il faut sans trop peiner. Quatre heures en tout pour rejoindre le sommet, attente comprise.

J'arrive en haut assez fatigué. J'avais accéléré dans la dernière partie pour rejoindre la cordée de tête et leur proposer de les relayer à faire la trace, ce qu'ils ont apprécié. Mes jambes s'en souviennent.

Et j’arrive donc en premier au sommet.

C'était l'aube. Un vent d'ENE à 10 km/h, parfait pour gonfler une voile, et une température de quelques degrés en dessous de zéro. Au sommet on pouvait voir l'ombre de l'Aiguille Verte projetée sur la vallée de Chamonix. Un triangle d'ombre parfait sur les forêts et les toits.

J’attend mes deux compagnons, discute avec une autre cordée qui arrive et on profite du sommet. Quand Pierre et Clément arrive on mange un morceau et on décide assez rapidement de descendre quelques mètres en direction de la zone de décollage du jour.

Je prépare ma voile sans la déplier. Je la laisse en saucisson, je m'installe dans la sellette et je range tout. Cette étape est importante : une voile qui prend le vent intempestivement c'est un problème qu'on ne veut pas gérer. Une fois complètement prêt, je lui fais prendre l'air, je gonfle une première fois pour vérifier qu'il n'y a pas de clé, pas de noeud. Je la repose et j'attends que Pierre et Clément soient prêts.

Je décolle en premier : Clément a la corde dans le sac, il part en dernier, et Pierre est le plus expérimenté des trois. Le décollage est court, assez large, orienté nord-est. On décolle en biais par rapport à la pente mais le vent est parfait, la neige accroche, on s’y enfonce même un petit peu, il n'y a pas à hésiter.

Vingt-cinq minutes de vol. Je survole les Drus juste après le décollage : de près, à leur hauteur, ce qui est une façon de voir ces aiguilles qu'on n'a presque jamais. Je passe saluer la Vierge du sommet. Puis je me dirige vers l'Aiguille de la République et je vais m’amuser sur l’arête Nord des Grands Charmoz. Puis je vais vers l'Aiguille de l'M, je profite de l’occasion pour repérer les exits de BASE Jump. Enfin je vais m’amuser en proxy vers la frête de Charmoz. La vallée s'ouvre progressivement en dessous.

Je pose à l'atterrissage officiel du Bois du Bouchet de Chamonix à 8h15.

Zéro sommeil, 3 300 mètres de dénivelé cumulés sur deux jours et une nuit qui n'en était pas une. Je suis fatigué, franchement.

Un sommet de plus pour Para4000. Et déjà l'envie que le prochain créneau arrive.

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