La Barre des Écrins

Valentin, amir et Elias au sommet de la Barre des Ecrins

Amir m'appelle un soir. Il y a une fenêtre météo et il veut aller à la Barre des Écrins. Je connais bien la Barre, je l’ai déjà faite deux fois dans l'année, je commence à avoir mes repères là-haut. Je lui dis oui, mais pas par la voie normale. Si on y va, on y va à la journée, en one-push, et par l'arête Nord-Est que je ne connais pas. Il accepte sans hésiter. Puis il m'annonce que son voisin Elias Kadi vient aussi. Je lui propose alors un deal : eux deux descendent ensemble par la voie normale, moi je descends en parapente. On se retrouve en bas.

C'est comme ça que les belles journées se construisent parfois, sur un appel téléphonique et une légère surenchère.

Départ du Pré de Madame Carle. Juin 2020, le soleil est déjà là quand on commence à marcher. Devant nous, 2 300 mètres de dénivelé et une arête qu'on n'a jamais faite ensemble. Elias, Amir et moi, on avance dans la fraîcheur du matin avec cette énergie particulière des journées qui commencent avant que le monde se réveille.

La montée se passe bien jusqu'à ce qu'on tombe sur le couloir de Barre Noire. Le plan initial prévoyait de le gravir, sauf que la, la neige n'est plus de la neige. C'est de la glace. Pure, lisse, sans pitié pour les mollets. On décide de ne pas s’y lancer. Ce n'est pas un renoncement, c'est une lecture de terrain : progresser là-dedans avec les seules pointes des crampons, sans pouvoir poser le pied à plat une seule seconde, ça use, ça expose inutilement et ça nous aurait fait perdre trop de temps. On contourne et on continue.

La pente de neige avant l'arête, elle, ne nous laisse pas le choix. Il faut la passer. Même configuration : tout en glace. On sort la corde, on progresse en corde tendue sur 50 à 60 mètres avec un seul piolet chacun. On le passe, on souffle un peu et on arrive sur l’arête.

On est seuls dans la voie. Pas une autre cordée, pas un bruit qui ne soit pas le vent ou nos crampons sur la glace. Ce genre de solitude-là, en haute montagne, c'est un cadeau.

On touche le sommet de la Barre des Écrins vers 9 heures du matin. Huit heures de montée. Le ciel est parfaitement bleu, le genre de bleu qu'on ne voit qu'en altitude, presque trop propre pour être réel. Mais le vent est là, plus fort que ce que j’espérais.

Je regarde mes options pour le décollage. Depuis le sommet même, avec ce vent, c'est non, et de toute façon le sommet est trop petit pour y décoller. On redescend une partie de la voie normale jusqu'à passer sous la rimaye, en contrebas du sommet. Là, le vent est presque nul. J'analyse. Je prends le temps qu'il faut. Et je me dis que ça le fait.

Amir et Elias tiennent ma voile pour l'empêcher de glisser sur la neige pendant que je m'installe. Prévol faite. Voile dans le dos. Je gonfle, je décolle.

Le terrain est ouvert, grand, généreux. Pas de turbulences, pas de passage serré. Juste un vol propre au-dessus d'un des plus beaux glaciers des Écrins. Une dizaine de minutes qui passent trop vite.

Je me pose au niveau du refuge du Glacier Blanc. Je ne voulais pas laisser Amir et Elias redescendre seuls (on est partis ensemble, on finitt ensemble, à peu de choses près). Je les attends là, encore en forme, content de ne pas avoir les quatre heures de descente à pied dans les jambes.

Cette journée, au fond, m'a confirmé quelque chose que je savais déjà mais que j'oublie parfois : les projets qui paraissent trop longs, trop durs ou trop incertains sur le papier ont souvent l'habitude de rentrer dans l'ordre une fois qu'on est dedans. Nos limites ne sont pas là où on le croit. Elles sont presque toujours un peu plus loin.

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