L’aiguille et le Dôme de Rochefort

C’était ma troisième tentative pour ouvrir ce saut. La première fois, c'était le 17 juillet 2025 avec Vincent Cotte (Veush). Les nuages sont arrivés plus vite que prévu et on a ouvert un autre saut, plus proche du départ sur l’arête de Rochefort. La deuxième fois, c'était en septembre 2025, toujours avec Veush. Trop de vent. On est rentrés sans sauter.

Le Dôme de Rochefort est resté là, vierge de tout BASE Jump.

Le 18 juin 2026, je repars avec Aurel Marquet. Veush n'est pas disponible et le créneau est court, c'est maintenant ou on attend encore. On prend donc le Skyway du Monte Bianco à 8h.

J'avais décidé de ne pas laisser les deux échecs précédents peser sur cette journée. Ce n'est pas toujours facile. Il y a une tentation, après deux tentatives ratées, de forcer les choses pour que ca marche, et c’est ce qui peut faire prendre de mauvaises décisions. Alors, en étant conscient de cela, on se force à redoubler d’analyse.

L'itinéraire, je le connais depuis la traversée des Grandes Jorasses. C’est l'arête de Rochefort, une belle arête neigeuse et mixte, d’environ 600 mètres de dénivelé au total. Ce matin, les conditions de l’itinéraire ne sont pas optimales sans être mauvaises. Une section en glace vive juste avant l'Aiguille de Rochefort demande un peu d'attention, mais rien d'insurmontable. On avance bien.

On est trois cordées dans la voie. Celle devant nous fait demi-tour à l'Aiguille, trop en retard pour continuer et redescendre à temps avec la dernière benne. Celle derrière nous fait pareil, pour les mêmes raisons. Nous, on continue, on a l'avantage de ceux qui descendent en volant : les horaires de retour ne sont pas les mêmes et si on ne peut pas sauter, on peut dormir au refuge Torino au retour.

On passe l'Aiguille de Rochefort, c’est le premier 4 000 de la journée et on continue vers le Dôme.

Depuis le sommet du Dôme, on tire un rappel de 15 mètres. Trente mètres auraient été plus confortables. Puis vient la désescalade.

Le rocher est mauvais, vraiment mauvais. C’est le genre de terrain où chaque prise doit être testée avant d'être utilisée, où on ne fait pas confiance à ce qui a l'air solide et où la concentration monte d'un cran. En arrivant à l’Exit, on le nettoie de tout ce qui bouge. On envoie des blocs instables dans le vide pour dégager la zone et l’assainir. La zone de départ n'est pas idéale non plus, il n’y a pas de vraie zone pour s'équiper, difficile de se déplacer sans risquer de faire partir un rocher sous le pied et l’exit n’est pas très sain. Je décide même de ne pas sauter du même endroit qu’Aurel pour une zone plus saine et plus raide.

Pour trouver cet exit, on avait déjà travaillé en amont sur une modélisation 3D du terrain. On connaissait donc les mesures approximatives, on savait que ça pouvait sauter à cet endroit. Ce qui restait à faire sur place, c'était trouver le point exact, vérifier que la réalité correspondait aux calculs, et s'assurer qu'il n'y avait pas d'obstacle caché sur la ligne de vol. On n'avait pas été jusqu'à l'exit lors des deux tentatives précédentes, donc tout était nouveau ou presque.

On s'équipe, lentement, soigneusement, sans rien brusquer.

Les thermique remontent la face par cycles. J'attends le bon moment, celui ou les thermiques sont faibles.

Et je saute.

L'ouverture est belle, légèrement désaxée, mais propre. Je me retourne immédiatement pour surveiller le départ d’Aurel en wingsuit. Il saute à son tour et prend sa ligne. Sous voile, je vole vers les Aiguilles Rouges de Rochefort. Je prends quelques thermiques, la voile monte, je gagne de l'altitude. Puis je me dirige vers Entrèves. Dix minutes de vol au-dessus du massif avec le glacier en dessous et les parois autour. Aurel suit quasiment la même trajectoire en wingsuit, à sa vitesse.

On se pose à Entrèves.

Ouvrir un saut, c'est autre chose que répéter un itinéraire connu. Il n'y a pas de retour d'expérience sur lequel s'appuyer, pas de photo de l'exit prise par quelqu'un d'autre, pas de description de la ligne de vol. On construit tout depuis le début : de la lecture du terrain, la validation de la hauteur et le choix du point de départ. Et quand on saute, on sait que ça va passer parce qu'on a tout calculé et vérifié soi-même. Ce n'est pas de la confiance aveugle. Ce sont des calculs.

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