Mont-blanc de Courmayeur
Il y a des binômes qui se construisent dans le silence. Pas parce qu'on n'a rien à dire, mais parce qu'on n'a pas besoin de tout formuler. Avec Jamie, c'est comme ça depuis le début.
On se retrouve au refuge des Cosmiques à 17 heures, après une semaine déjà bien chargée de mon côté. J'arrive avec les jambes de l'arête République-Charmoz-Grépon encore dans le corps. Jamie dépose son sac. On mange. On vérifie le matériel. On parle peu de ce qui nous attend. On n'en a pas vraiment besoin.
À 1 heure du matin, on est déjà dehors. Il fait noir et froid, comme il se doit à 3 600 mètres. La frontale éclaire juste assez. On attaque le Mont blanc du Tacul.
Ce que j'aime dans ces moments-là avec Jamie, c'est le rythme. Pas besoin de se demander si l'autre suit, si l'autre fatigue, si l'autre veut s'arrêter. On trouve le même tempo presque instinctivement. 800 mètres de dénivelé sur la neige, en 1h20. Les conditions sont bonnes, vraiment bonnes, et on le sait tous les deux sans se le dire.
Le Mont Maudit nous attend avec son mur de glace. La rimaye nous demande un peu de concentration. Il y a des cordes fixes en place, ce qui facilite le passage, mais le terrain nécessite quand même de rester attentif. On ne relâche pas.
On arrive au sommet du Mont Blanc vers 6 heures du matin. En pleine forme. C'est important de le noter : on a de la ressource, on n'a pas cramé tout ce qu'on avait pour monter.
Mais le vent est là. Près de 40 km/h au sommet. Et là, ça fait mal.
On savait qu'il pouvait y avoir du vent. On avait intégré ce risque dans notre préparation. Mais pas à ce point la. 40 km/h sur un saut en BASE à 4 800 mètres, c'est non. Ce n'est pas une question de courage, c'est une question de marge. Et notre philosophie commune, c'est justement de garder des marges.
On reste quelques minutes au sommet. Personne ne dit "c'est foutu". Personne ne dit "on redescend". On regarde la face sud. On réfléchit.
Ce moment-là, je le garde précieusement. C'est ce que j'appelle une vraie prise de décision collective. On analyse. On a du temps devant nous. On a les jambes. On décide de pousser la reconnaissance vers la face sud, vers le Pilier Central du Freney, pour voir.
Et cent mètres sous le sommet, le vent disparaît presque. La grande épaule de neige nous protège. On se regarde. Pas besoin de beaucoup de mots.
- “On tente”.
Ce qui suit, c'est une heure de désescalade sérieuse. Une arête neigeuse étroite, une pente qui vire au mixte, du rocher franchement mauvais qui nous oblige à tirer un rappel. À la dernière longueur avant le sommet du Pilier, le granite redevient sain. Je retrouve cette sensation de la roche solide sous les doigts, une des meilleures sensations qui soit en montagne. On finit par atteindre l'exit. Cent mètres de vide à nos pieds.
On déboucle les baudriers. On sort les parachutes. On range le matériel d'alpinisme soigneusement , dans la wingsuit pour Jamie, et dans mon sac le reste. C'est dans ces gestes-là, dans cette routine préparatoire méticuleuse à 4 500 mètres, que je me dis qu'on a vraiment quelque chose de commun, Jamie et moi. On prend soin des détails même quand l'émotion monte.
Et l'émotion monte.
Un hélicoptère arrive, dépose quatre wingsuiteurs à quelques mètres. Tim Howell, Peter Salzmann, Marco Milanese, Scott Paterson. On se regarde avec Jamie, mi-surpris, mi-amusés. La pression redescend d'un cran. On échange quelques mots avec eux et on se recentre.
Je cherche mon appui. Le rocher est en dévers, pas idéal pour pousser proprement. Je prends le temps de trouver la bonne position et grâce à une petite marche je vais pouvoir pousser d’une jambe. Jamie tient la cordelette de déport pour éviter qu’elle ne traine et je tiens mon sac d'alpinisme chargé devant moi.
Je pousse.
La voile s'ouvre. Et d'un coup, je suis en l'air à 4 500 mètres, plus haut que tout ce qui m'entoure. Je vois les géants des Alpes passer sous moi, ou plutôt, à côté de moi. Je vole entre eux.
À l'atterrissage, je lève les yeux vers la face sud du Mont Blanc. Jamie a déjà posé. Je reste une seconde à regarder cette paroi immense que je viens de descendre en volant.
L'émotion est grande. Et je n'ai pas vraiment envie de la commenter davantage.
Ce projet, on ne l'a pas réussi parce qu'on était les plus forts. On l'a réussi parce qu'on avait préparé des marges, parce qu'on a su prendre la bonne décision, et parce qu'on s'est fait confiance, l'un envers l'autre, et envers notre propre jugement.
C'est ça, l'aventure en équipe !